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"Toi qui nous donnes ce pain", tel fut le thème de la neuvaine préparatoire à la grande fête de ce jour. Inspirés par l’événement du 49e Congrès eucharistique international qui sera célébré à Québec, en juin prochain, Sœur Denise Lamarche, c.n.d. et le Père Bernard LACROIX, c.s.c. ont proposé aux nombreux pèlerins de l’Oratoire Saint-Joseph une riche et abondante méditation sur l’Eucharistie. L’Eucharistie, ce grand sacrement qui récapitule tout le mystère de la foi, comme nous le proclamons en chaque célébration eucharistique ; l’Eucharistie, source, centre et sommet de la vie de l’Église.
Heureux donc les invités au repas du Seigneur ! Et voyez quelle table surabondante le Seigneur a préparée pour son peuple. Dans son dernier ouvrage intitulé : "l’Église à l’épreuve de ce temps", le théologien Jean Rigal écrit : "L’Eucharistie n’est pas seulement un point d’arrivée ; elle est aussi un point de départ : le pain de la vie est, en fait, le pain de la route. Si bien qu’il serait légitime et même souhaitable de parler de trois tables indissociables : les tables de la Parole, de l’Eucharistie et de la fraternité" (p. 35). N’est-ce pas ce qui nous est donné d’expérimenter encore une fois dans la joie et la ferveur de ce rassemblement ?
En méditant les textes bibliques proposés pour cette liturgie, j’en suis resté à l’image tellement suggestive d’un pain savoureux à partager. D’un pain dont la qualité des grains broyés rappelle ce que Jésus décrit dans l’évangile : "D’autres grains sont tombés dans la bonne terre et, montant et se développant, ils donnaient du fruit, et ils en rapportaient 30 pour un, 60 pour un, 100 pour un" (Mc 4,8) ; ou encore "En vérité, en vérité, je vous le dis, si le grain de blé qui tombe en terre ne meurt pas, il reste seul ; si au contraire il meurt, il porte du fruit en abondance" (Jn 12,24). Oui, j’ai pensé à ce pain que Jésus a multiplié pour rassasier la faim des foules venues pour entendre sa Parole et pour être guéri de leurs maux (Mat 15,31) ; et plus encore, à ce pain devenu nourriture de vie éternelle : "Je suis le pain de vie… Ce pain est celui qui est descendu du ciel pour qu’on le mange et ne meurt pas. Je suis le pain de vie descendu du ciel. Qui mangera ce pain vivra à jamais. Et même, le pain que je donnerai, c’est ma chair pour la vie du monde" (Jn 6,48-51) ; à ce pain de nos eucharisties, à ce "Prenez et mangez… faites ceci en mémoire de moi"; finalement, à ce pain de nos propres vies données à la suite de celle de Jésus pour le salut du monde.
Mais j’ai aussi réalisé que dans le dessein insondable de son Amour, Dieu a voulu que Celui qui est devenu "Pain de vie", ait été préparé, pétri, moulu par des mains à la fois ordinaires et exceptionnelles, celles de Marie et de Joseph. Les textes de la Parole de Dieu nous suggèrent précisément comment Joseph, l’époux de Marie, a du "mettre les mains à la pâte" et la façonner de sa foi, de son espérance et de son amour.
L’épître aux Romains insiste pour affirmer que l’héritage de la tradition religieuse juive n’appartient pas d’abord à ceux qui sont soumis à la Loi, mais à ceux qui se réclament de la foi d’Abraham : "Va, quitte ton pays… je ferai de toi une grande nation". Le don de la foi est offert à toute la descendance d’Abraham. Or, Joseph a vécu comme un véritable héritier de la Promesse de Dieu faite à Abraham ; sa foi en Dieu était forte. Comme Abraham son père dans la foi, il a espéré contre toute espérance. Malgré les épreuves et les difficultés (pensons aux circonstances inédites entourant la naissance de Jésus, à la persécution de l’Enfant par Hérode, à l’exil en Égypte, à la recherche angoissante de Jésus retrouvé au temple à l’âge de 12 ans, et peut-être a-t-il été témoin de l’échec apparent de la vie publique de son fils…" et bien, malgré et en tout cela, Joseph a vécu dans la confiance en Dieu d'une façon indéfectible. Sa fidélité à la Loi aurait pu le fixer à "la lettre" de la Loi; mais il a choisi plutôt d’être ouvert à la nouveauté. Avec Marie, il a accepté de passer de l’Ancienne à la Nouvelle Alliance. Il a gardé sa fidélité à la Loi, mais en entrant déjà dans l’Esprit de Jésus qui a tout centré sur l’amour de Dieu et du prochain.
"Va, quitte ton pays… et je ferai de toi une grande nation". La foi de Joseph ne devrait-elle pas nous inspirer pour assumer nos propres "aller ailleurs" ? Que de fois ne devons-nous pas nous aussi quitter et "aller ailleurs"! Le faisons-nous dans la foi ? Par exemple, comment assumons-nous les nombreux changements dans l’Église et dans la société ?
C’est ainsi que nous devons considérer aussi comment Joseph et Marie se sont dépensés pour accompagner leur fils vers la maturité. Ils devaient, jour après jour, former le cœur et l’esprit de Jésus, le préparant ainsi à sa mission future. Où Jésus a-t-il puisé d’abord sa capacité d’empathie, de sensibilité à la détresse humaine, son souci d’harmoniser sa rencontre avec le Père dans la prière et le souci des pauvres, la proximité à la réalité sociale de son milieu et de son temps et son ouverture au mystère de la présence de Dieu au cœur de la vie ? N’est-ce pas dans son foyer à Nazareth, avec Marie et Joseph ?
C’est dans cette toute première "Église domestique" (par anticipation) qu’il a appris à aimer Dieu son Père, à nourrir sa foi de la Parole de Dieu et à mieux discerner sa mission d’annoncer au monde que le Règne de Dieu était tout proche. Lorsque plus tard il prendra la parole en public, Jésus ne présentera pas d’abord une doctrine ou un code vie, mais Quelqu’un dont il se sait aimer et par qui Il est envoyé : Dieu son Père qu’il nous a appris à appeler aussi notre Père. Présent au cœur de la vie, Jésus a prêché d’abord par ce qu’Il est, Lui, le Verbe, la Parole éternelle du Dieu Vivant, l’Envoyé du Père : "Celui qui me voit, voit le Père" (Jean 14,9). L’Évangile nous donne à comprendre qu’à Nazareth, avec Joseph et Marie, Jésus "grandissait en âge et en sagesse", sans action d’éclat, sans privilège, mais en étant réceptif, au quotidien, à la vie de foi et à l’expérience humaine et religieuse de ses parents. C’est à Nazareth que Jésus a appris de Joseph et Marie à entrer progressivement dans un long apprentissage d’humanité ; son être profond a été marqué par son parcours au quotidien, avec la confrontation au réel et, en même temps, avec l’ouverture au mystère. Déjà, à l’âge de 12 ans, Jésus situera ses parents dans son évolution personnelle et sa mission : "Il faut que je sois aux affaires de mon Père". Même si Joseph et Marie n’ont pas bien compris ce langage de Jésus, ils se sont laissés surprendre par sa réponse. Ils se sont plutôt ouverts peu à peu au mystère exprimé.
Je ne développerai pas davantage mais cet épisode est à même de nous faire comprendre jusqu’à quel point est capital le rôle des parents et de la famille dans la formation à la vie spirituelle des enfants et des jeunes. Le renouveau catéchétique que connaît l’Église du Québec est de toute première importance. Les parcours offerts par les communautés chrétiennes sont une heureuse occasion de cheminer ensemble parents, enfants et membres des communautés chrétiennes pour que nous puissions naître et renaître à la Vie d’enfants de Dieu et témoigner de la Bonne Nouvelle de l’Évangile pour le monde d’aujourd’hui.
En mettant aussi les mains à la pâte de l’éducation de leur fils, Joseph et Marie, sans en être conscients, préparaient Jésus à célébrer et à laisser en héritage le don de l’Eucharistie, don de sa propre Vie.
L’Eucharistie est à la fois action de grâce au Père pour son œuvre d’amour manifestée en Jésus et actualisation, pour nous aujourd’hui, de toute la vie de Jésus : Vie de don, de service, de guérison, de libération, de miséricorde ; par la grâce de notre baptême, nous sommes associés et participants à tout le parcours de la vie de Jésus jusqu’au don total de sa personne dans le mystère pascal de sa mort et de sa résurrection. Le "Faites ceci en mémoire de moi" concerne toute la vie de Jésus, son humanité, le don de lui-même et le don du service : "Vous m’appelez « le Maître et le Seigneur » et vous dites bien, car Je le suis. Dès lors, si je vous ai lavé les pieds, moi le Seigneur et le Maître, vous devez vous vous aussi vous laver les pieds les uns aux autres ; car c’est un exemple que je vous ai donné : ce que j’ai fait pour vous, faites-le vous aussi" (Jean 13,13-14).
Frères et sœurs, rappelons-nous toujours que cette vie de don et de service qui culmine en une Alliance nouvelle appelée à se perpétuer à la suite des temps par le "Faites ceci en mémoire de moi", Jésus en a fait l’apprentissage, en grande partie, avec Marie et Joseph, à Nazareth. Que la célébration de la fête de saint Joseph, époux de la Vierge Marie, ravive notre goût du bon pain de l’Eucharistie ! Et que l’Esprit Saint transforme nos vies pour qu’elles deviennent, elles aussi, pain de justice, de paix et de fraternité.
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