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Homélies 15 mars 2008
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Date Titres Homéliste
Samedi 15 mars 2008 à 10 h Fête de saint Joseph Mgr Gilles Lussier
Samedi 15 mars 2008 à 14 h Fête de saint Joseph - Homélie (Luc 2, 41-51a) Mgr Maurice Couture, r.s.v.


Homélie de Mgr Gilles Lussier, évêque du diocèse de Joliette
"Toi qui nous donnes ce pain", tel fut le thème de la neuvaine préparatoire à la grande fête de ce jour. Inspirés par l’événement du 49e Congrès eucharistique international qui sera célébré à Québec, en juin prochain, Sœur Denise Lamarche, c.n.d. et le Père Bernard LACROIX, c.s.c. ont proposé aux nombreux pèlerins de l’Oratoire Saint-Joseph une riche et abondante méditation sur l’Eucharistie. L’Eucharistie, ce grand sacrement qui récapitule tout le mystère de la foi, comme nous le proclamons en chaque célébration eucharistique ; l’Eucharistie, source, centre et sommet de la vie de l’Église.
 
Heureux donc les invités au repas du Seigneur ! Et voyez quelle table surabondante le Seigneur a préparée pour son peuple. Dans son dernier ouvrage intitulé : "l’Église à l’épreuve de ce temps", le théologien Jean Rigal écrit : "L’Eucharistie n’est pas seulement un point d’arrivée ; elle est aussi un point de départ : le pain de la vie est, en fait, le pain de la route. Si bien qu’il serait légitime et même souhaitable de parler de trois tables indissociables : les tables de la Parole, de l’Eucharistie et de la fraternité" (p. 35). N’est-ce pas ce qui nous est donné d’expérimenter encore une fois dans la joie et la ferveur de ce rassemblement ?
 
En méditant les textes bibliques proposés pour cette liturgie, j’en suis resté à l’image tellement suggestive d’un pain savoureux à partager. D’un pain dont la qualité des grains broyés rappelle ce que Jésus décrit dans l’évangile : "D’autres grains sont tombés dans la bonne terre et, montant et se développant, ils donnaient du fruit, et ils en rapportaient 30 pour un, 60 pour un, 100 pour un" (Mc 4,8) ; ou encore "En vérité, en vérité, je vous le dis, si le grain de blé qui tombe en terre ne meurt pas, il reste seul ; si au contraire il meurt, il porte du fruit en abondance" (Jn 12,24). Oui, j’ai pensé à ce pain que Jésus a multiplié pour rassasier la faim des foules venues pour entendre sa Parole et pour être guéri de leurs maux (Mat 15,31) ; et plus encore, à ce pain devenu nourriture de vie éternelle : "Je suis le pain de vie… Ce pain est celui qui est descendu du ciel pour qu’on le mange et ne meurt pas. Je suis le pain de vie descendu du ciel. Qui mangera ce pain vivra à jamais. Et même, le pain que je donnerai, c’est ma chair pour la vie du monde" (Jn 6,48-51) ; à ce pain de nos eucharisties, à ce "Prenez et mangez… faites ceci en mémoire de moi"; finalement, à ce pain de nos propres vies données à la suite de celle de Jésus pour le salut du monde.
 
Mais j’ai aussi réalisé que dans le dessein insondable de son Amour, Dieu a voulu que Celui qui est devenu "Pain de vie", ait été préparé, pétri, moulu par des mains à la fois ordinaires et exceptionnelles, celles de Marie et de Joseph. Les textes de la Parole de Dieu nous suggèrent précisément comment Joseph, l’époux de Marie, a du "mettre les mains à la pâte" et la façonner de sa foi, de son espérance et de son amour.
 
L’épître aux Romains insiste pour affirmer que l’héritage de la tradition religieuse juive n’appartient pas d’abord à ceux qui sont soumis à la Loi, mais à ceux qui se réclament de la foi d’Abraham : "Va, quitte ton pays… je ferai de toi une grande nation". Le don de la foi est offert à toute la descendance d’Abraham. Or, Joseph a vécu comme un véritable héritier de la Promesse de Dieu faite à Abraham ; sa foi en Dieu était forte. Comme Abraham son père dans la foi, il a espéré contre toute espérance. Malgré les épreuves et les difficultés (pensons aux circonstances inédites entourant la naissance de Jésus, à la persécution de l’Enfant par Hérode, à l’exil en Égypte, à la recherche angoissante de Jésus retrouvé au temple à l’âge de 12 ans, et peut-être a-t-il été témoin de l’échec apparent de la vie publique de son fils…" et bien, malgré et en tout cela, Joseph a vécu dans la confiance en Dieu d'une façon indéfectible. Sa fidélité à la Loi aurait pu le fixer à "la lettre" de la Loi; mais il a choisi plutôt d’être ouvert à la nouveauté. Avec Marie, il a accepté de passer de l’Ancienne à la Nouvelle Alliance. Il a gardé sa fidélité à la Loi, mais en entrant déjà dans l’Esprit de Jésus qui a tout centré sur l’amour de Dieu et du prochain.
 
"Va, quitte ton pays… et je ferai de toi une grande nation". La foi de Joseph ne devrait-elle pas nous inspirer pour assumer nos propres "aller ailleurs" ? Que de fois ne devons-nous pas nous aussi quitter et "aller ailleurs"! Le faisons-nous dans la foi ? Par exemple, comment assumons-nous les nombreux changements dans l’Église et dans la société ?
C’est ainsi que nous devons considérer aussi comment Joseph et Marie se sont dépensés pour accompagner leur fils vers la maturité. Ils devaient, jour après jour, former le cœur et l’esprit de Jésus, le préparant ainsi à sa mission future. Où Jésus a-t-il puisé d’abord sa capacité d’empathie, de sensibilité à la détresse humaine, son souci d’harmoniser sa rencontre avec le Père dans la prière et le souci des pauvres, la proximité à la réalité sociale de son milieu et de son temps et son ouverture au mystère de la présence de Dieu au cœur de la vie ? N’est-ce pas dans son foyer à Nazareth, avec Marie et Joseph ?
 
C’est dans cette toute première "Église domestique" (par anticipation) qu’il a appris à aimer Dieu son Père, à nourrir sa foi de la Parole de Dieu et à mieux discerner sa mission d’annoncer au monde que le Règne de Dieu était tout proche. Lorsque plus tard il prendra la parole en public, Jésus ne présentera pas d’abord une doctrine ou un code vie, mais Quelqu’un dont il se sait aimer et par qui Il est envoyé : Dieu son Père qu’il nous a appris à appeler aussi notre Père. Présent au cœur de la vie, Jésus a prêché d’abord par ce qu’Il est, Lui, le Verbe, la Parole éternelle du Dieu Vivant, l’Envoyé du Père : "Celui qui me voit, voit le Père" (Jean 14,9). L’Évangile nous donne à comprendre qu’à Nazareth, avec Joseph et Marie, Jésus "grandissait en âge et en sagesse", sans action d’éclat, sans privilège, mais en étant réceptif, au quotidien, à la vie de foi et à l’expérience humaine et religieuse de ses parents. C’est à Nazareth que Jésus a appris de Joseph et Marie à entrer progressivement dans un long apprentissage d’humanité ; son être profond a été marqué par son parcours au quotidien, avec la confrontation au réel et, en même temps, avec l’ouverture au mystère. Déjà, à l’âge de 12 ans, Jésus situera ses parents dans son évolution personnelle et sa mission : "Il faut que je sois aux affaires de mon Père". Même si Joseph et Marie n’ont pas bien compris ce langage de Jésus, ils se sont laissés surprendre par sa réponse. Ils se sont plutôt ouverts peu à peu au mystère exprimé.
 
Je ne développerai pas davantage mais cet épisode est à même de nous faire comprendre jusqu’à quel point est capital le rôle des parents et de la famille dans la formation à la vie spirituelle des enfants et des jeunes. Le renouveau catéchétique que connaît l’Église du Québec est de toute première importance. Les parcours offerts par les communautés chrétiennes sont une heureuse occasion de cheminer ensemble parents, enfants et membres des communautés chrétiennes pour que nous puissions naître et renaître à la Vie d’enfants de Dieu et témoigner de la Bonne Nouvelle de l’Évangile pour le monde d’aujourd’hui.
 
En mettant aussi les mains à la pâte de l’éducation de leur fils, Joseph et Marie, sans en être conscients, préparaient Jésus à célébrer et à laisser en héritage le don de l’Eucharistie, don de sa propre Vie.
 
L’Eucharistie est à la fois action de grâce au Père pour son œuvre d’amour manifestée en Jésus et actualisation, pour nous aujourd’hui, de toute la vie de Jésus : Vie de don, de service, de guérison, de libération, de miséricorde ; par la grâce de notre baptême, nous sommes associés et participants à tout le parcours de la vie de Jésus jusqu’au don total de sa personne dans le mystère pascal de sa mort et de sa résurrection. Le "Faites ceci en mémoire de moi" concerne toute la vie de Jésus, son humanité, le don de lui-même et le don du service : "Vous m’appelez « le Maître et le Seigneur » et vous dites bien, car Je le suis. Dès lors, si je vous ai lavé les pieds, moi le Seigneur et le Maître, vous devez vous vous aussi vous laver les pieds les uns aux autres ; car c’est un exemple que je vous ai donné : ce que j’ai fait pour vous, faites-le vous aussi" (Jean 13,13-14).
 
Frères et sœurs, rappelons-nous toujours que cette vie de don et de service qui culmine en une Alliance nouvelle appelée à se perpétuer à la suite des temps par le "Faites ceci en mémoire de moi", Jésus en a fait l’apprentissage, en grande partie, avec Marie et Joseph, à Nazareth. Que la célébration de la fête de saint Joseph, époux de la Vierge Marie, ravive notre goût du bon pain de l’Eucharistie ! Et que l’Esprit Saint transforme nos vies pour qu’elles deviennent, elles aussi, pain de justice, de paix et de fraternité.




Homélie de Mgr Maurice Couture, r.s.v., évêque émérite de l'archidiocèse de Québec

Chers amis de saint Joseph,

            Celui que nous honorons aujourd’hui est souvent décrit comme un homme silencieux et discret; et pour cause! L’Évangile raconte ses faits et gestes, mais ne rapporte aucune de ses paroles. Le Seigneur lui parle en songe à quelques reprises. Joseph pose des actes en conséquence, mais il pourrait être le symbole vivant de l’expression  chère aux gens qui ne veulent pas parler : «pas de commentaire». Dans l’épisode qui vient d’être rappelé, c’est la maman qui morigène l’enfant; elle associe le père à son angoisse. On est contraint de lire entre les lignes pour imaginer quelle a pu être sa réaction verbale ou non verbale.

            Cette discrétion n’a pas empêché Joseph d’être canonisé par la tradition populaire – un peu comme son grand ami le frère André a été béatifié et sera sans doute canonisé grâce à la faveur que lui voue le monde ordinaire. Il en est ainsi de sainte Anne, dont l’existence comme grand maman est incontestable, mais dont les Évangiles ne disent rien. Pourtant la ferveur de nos ancêtres bretons lui érigeait un premier sanctuaire il y a 350 ans, sur la Côte de Beaupré, quelques mois avant l’arrivée de Mgr de Laval à Québec, et le magnifique temple de Sainte-Anne-de-Beaupré voit son affluence augmenter chaque année en proportion inverse de celle de nos églises paroissiales. Il en est ainsi du sanctuaire de saint Joseph où nous sommes. Il est cher aux Québécois de souche, mais je n’ai qu’à regarder votre assemblée pour constater qu’il a été « adopté» par les néo-québécois…

            L’époux de la Vierge Marie et le père nourricier de l’Enfant-Jésus font de Joseph une grande figure de la foi, un saint populaire et accessible aux croyants et croyantes. Sans doute parce que, malgré sa paternité inédite, saint Joseph est associé à tant de réalités qui touchent nos vies.

            Rappelons-nous seulement comment Joseph le charpentier, le père nourricier, a gagné le pain quotidien de sa famille. Jésus s’en est souvenu quand il a formulé la prière qu’il nous a laissée : « Donne-nous aujourd’hui notre pain de chaque jour». Cette redondance qu’on ne remarque plus -- « aujourd’hui», notre pain «de chaque jour» -- les gens qui vivent au jour le jour expérimentent ce que ça veut dire. Quand on n’a pas de compte en banque, qu’on attend son chèque de paie pour faire l’épicerie, encore plus si l’on vit de la prestation mensuelle du bien-être social, le pain de «chaque jour», ce n’est pas une faute de style, mais souvent une faute de ressources.

            J’irais plus loin, au risque de vous surprendre. Quand on regarde de plus près les récits évangéliques où Joseph est impliqué, il s’agit toujours de situations qui s’apparentent à ce qu’on pourrait appeler les crises que vivent des couples d’aujourd’hui et d’hier, d’aujourd’hui surtout.
 
            La plus grave des crises qui affectent les couples, c’est bien l’infidélité. Si un fiancé découvrait que la femme à laquelle il rêve d’unir sa destinée est enceinte d’un autre que lui, quelle serait sa réaction spontanée d’après vous? Je connais votre réponse. Joseph, lui, en homme aimant, confiant et prudent, attend de voir clair. Il cherche à comprendre. Il ne veut surtout pas ternir la réputation de sa fiancée.

            Lorsqu’il faut que le couple se rende à Bethléem pour obéir à la loi du recensement, qu’il faut fuir en Égypte pour que l’Enfant échappe à un édit meurtrier d’Hérode, qu’à l’occasion du pèlerinage annuel de la Sainte-Famille pour la Pâque, l’Enfant Jésus fait ce qu’on appellerait de nos jours une fugue, si louable qu’en soient les motifs en l’occurrence, est-il exagéré de parler de crises dans le couple de Joseph et Marie?

            Arrêtons-nous un peu plus à l’incident d’aujourd’hui. Comment Joseph, qui n’était pas le père biologique de Jésus, a pu ressentir la réplique de son enfant par adoption : « C’est chez mon Père que je dois être». Le brave homme, qui avait déjà expérimenté les limites de sa paternité, a dû percevoir comme un signe de distanciation tout au moins les propos de son jeune ado. Un commentateur a fait remarquer que l’Évangile ne rapporte plus rien de Joseph après cet épisode, comme si cette rebuffade l’avait convaincu qu’il valait mieux pour lui de ne plus parler. Libre à vous d’y voir une réflexion fantaisiste. Le texte lui-même ajoute plutôt que docilement revenu à Nazareth, l’enfant était soumis à ses parents et que sa mère gardait tous ces évènements dans son cœur. Joseph, lui, en homme qu’il était, les a-t-il conservés plutôt dans sa tête? Il n’est pas irrespectueux de le penser.
            Chose certaine, il est permis de penser que les couples d’aujourd’hui pourraient prendre modèle sur Joseph et Marie pour traverser des crises qui ne sont pas sans similitude avec celles qu’ont dû affronter les parents de Jésus.

            De nos jours, il faut moins qu’une infidélité pour que le couple éclate bien souvent. Mais aujourd’hui encore, les crises sont souvent une occasion de cimenter le couple lorsque l’épreuve est vécue en pleine transparence et que l’amour vrai triomphe de l’épreuve.

            Encore faut-il que l’on retrouve quelques unes des dispositions de Joseph pour que les crises du couple soient surmontées. Entre autres, résister au sentiment de révolte qui obscurcit la justesse du jugement, et accepter la souffrance. Quand on fait place à Jésus dans sa vie, il faut s’attendre à souffrir comme lui. Le grand Bossuet disait « Quand Jésus entre quelque part, il y entre avec sa croix; il y porte avec lui toutes ses épines, et il en fait part à tous ceux qu’il aime».

            On peut penser que chaque crise vécue par Joseph, loin de l’éloigner de Dieu, l’a rapproché de Lui. Il peut en être ainsi pour nous, si nous savons vivre nos souffrances en les unissant à celles que Jésus a voulu vivre pour donner un sens à ce qui n’en a pas en soi. Car notre nature a horreur de la souffrance, tant nous sommes faits pour la vie, et non pour la souffrance qui est annonciatrice de la mort. Jésus lui-même, qui avait pourtant choisi de souffrir et de mourir par amour pour nous, à un âge où la plupart des humains sont pleins de santé, a demandé à son Père d’éloigner de lui la souffrance, de le tirer de la solitude et du sentiment d’abandon que vivent  de plus en plus de gens de nos jours. En surmontant sa répugnance à souffrir, Jésus a donné un sens à nos propres souffrances. Que cette conviction nous habite alors que nous allons entrer dans la grande semaine de la Passion du Christ. Amen